Covid-19: Une ville sans (presque plus de) pétrole ?

Covid-19: Une ville sans (presque plus de) pétrole ?

60% de la consommation du pétrole sert aux transports. Avec une baisse de 75% de la circulation par rapport au niveau d’avant-Covid, la demande d’énergie dans les pays en confinement total a diminué, en moyenne, de 25 % en avril, selon le dernier rapport publié par l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), jeudi 30 avril. Il s’agit de la chute la plus importante observée depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Paradoxalement alors que le prix à la pompe est plus bas que jamais, voilà que le confinement nous donne l’occasion, non pas de faire un exercice de prospective, mais d’observation, de ce que pourrait être une ville sans (presque plus de) pétrole.

Une qualité de l’air retrouvée

A l’échelle mondiale, et à cause du Covid-19, l’AIE table pour cette année sur une baisse de 8% de CO2.Les photos de la Chine prises par la NASA en février dernier ont impressionné par le procédé mis en œuvre. Deux clichés mis côte-à-côte, prises avec seulement un mois d’écart, et par un jeu de tâches de couleurs, la chute drastique de CO2 mise en lumière.     

En France, dès la fin du mois de mars, et après seulement 2 semaines de confinement, l’association de surveillance de la qualité de l’air en île de France, Airparif, a mesuré une amélioration de la qualité de l’air de 20 à 30% attribuée à la baisse du dioxyde d’azote, générée majoritairement par la circulation automobile et l’industrie.

La rapidité de l’amélioration est impressionnante, et rappelons-le la qualité de l’air est un enjeu majeur de santé publique.  La mauvaise qualité de l’air serait responsable en France de 67 000 morts prématurés par an, soit deux à trois fois plus que le nombre de morts du Covid-19 jusqu’à présent.   

Une nouvelle place pour la biodiversité ?

Nous n’avons jamais aussi bien entendu les oiseaux en ville qu’au début de ce printemps. D’une manière générale, là où les lieux ont vu se ralentir le rythme de l’activité humaine, la faune et la flore sont revenues. Ce n’est pas non plus le retour à une vie sauvage. Peut être que nous y prêtons simplement plus attention, seulement comme le suggère Hélène Soubelet directrice de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB), « cette crise sanitaire nous invite à nous poser la question de la place que nous faisons habituellement au monde sauvage. Et par extension, du monde dans lequel nous voulons vivre demain ».  

Plus factuellement, comme le relève Yves Vérilhac, directeur de la LPO, grâce à la baisse de la circulation automobile, « un des efforts connexes au confinement est la baisse des animaux, batraciens et hérissons en premiers, qui meurent sur les routes ».

La reconquête des paysages urbains

2 mois que les voitures ne circulent plus, et même si depuis quelques jours les rues redeviennent progressivement plus circulées, les premières semaines nous ont rappelé que les villes ont été construites autour de la voiture. Aujourd’hui, pour une ville comme Paris, la moitié de l’espace public est réservé à la voiture.

Une fois les voitures disparues, que fera-t-on de cet espace ? En favorisant une reconquête des voies automobiles au profit des piétons et des vélos, la mise en œuvre de l’urbanisme tactique pour l’après-confinement peut donner un premier élément de réponse.

L’avènement du télétravail ?

Une enquête de Forum Vies Mobiles à propos de l’impact du confinement sur la mobilité et les modes de vie des français montre que le confinement «  aura été l’occasion d’expérimenter le télétravail à temps complet, pour une part conséquente des actifs (33 %), alors qu’ils n’étaient que 7 % à le pratiquer avant la crise ».

Le télétravail serait-il la panacée d’un monde décarbonée ?  Une étude réalisée en 2019 par Patrice Tissandier, enseignant chercheur à l’université de France Comté, montre que « dans le meilleur des cas, où 40 % des actifs seraient en télétravail deux jours par semaine, on peut s’attendre à une réduction de 8 % des déplacements et de 5 % des émissions de gaz à effet de serre ».

Le gain n’est pas énorme, cependant le développement du télétravail apparait comme une belle opportunité pour les territoires de refaçonner leur géographie en attirant de nouveaux profils de travailleurs, et pour les actifs, de repenser leur temps de travail.

Le développement des circuits courts

Le confinement a mis à l’épreuve notre sécurité alimentaire, c’est-à-dire notre capacité à nous approvisionner rapidement, et en quantité, en produits alimentaires de qualité. Les frontières closes, le confinement a été un véritable test en grandeur nature pour les circuits courts.

Dans la pratique et pendant le confinement, une étude d’Opinion way a observé que « 45% des personnes interrogées disent acheter des produits alimentaires locaux ou de leur région, et que 54 % des sondés souhaitent basculer dans un monde où la consommation alimentaire deviendrait 100 % locale après le confinement ».

Le développement de l’agriculture urbaine, des AMAP, jardins partagés vivriers …est plus que jamais d’actualité, et n’est pas sans rappeler l’initiative de la ville de Montréal. En 1975, en réaction immédiate avec la crise pétrolière de 1973, la ville a lancé un programme massif de jardins communautaires (équivalent des jardins ouvriers). La démarche a eu tellement de succès qu’en 2013 plus de 8 100 parcelles étaient comptées pour un total de15 000 citadins.

Pour un urbanisme du micro et du multi

Alors, oui, la situation est exceptionnelle, et la baisse de la consommation de pétrole et l’intérêt pour la « proximité » sont bien la conséquence du confinement, mais demain ? la baisse du pétrole ne pourrait-elle pas être à l’origine de la promotion du local ?

Le pétrole ne se limite pas uniquement à la mobilité, cependant à travers ce biais, la catastrophe du Covid-19 nous donne l’opportunité d’imaginer (même partiellement) une autre ville, où le micro et le multi se conjugueraient. Voici quelques pistes:  

Micro-centralités pour reprendre un concept qui a fondé la définition du plan régulateur de Rome. Les micro-villes s’organisent autour de centralités composées de fonctions de type commerces, services, ou équipements publics et traduisent une forte identité résidentielle. En milieu urbain ou rural, ces centralités font plus que jamais sens. La « roue de Madec », inspirée du livre blanc Urban Task Report, promeut un urbanisme des courtes distances, et peut donner à ces micro-villes une échelle, une traduction spatiale.

La “roue de Madec” ou un urbanisme des courtes distances

Micro-forêts urbaines en écho à la méthode développée par le botaniste japonais Akira Miyawaki qui consiste à planter, y compris dans les milieux urbains, de multiples essences d’arbres sur une très faible surface. Derrière l’initiative, c’est bien l’intention, que la nature, faune et flore, recouvre une place foisonnante en ville.

Micro-trottoir, ou l’importance de prendre en compte la parole et le vécu des habitants dans la conception de la ville. Car l’avenir ne sera pas que technologique, et sans l’intégration de l’ensemble des acteurs que composent la ville, publics et privés, les défis semblent bien difficiles à relever.  

Multi-polaire. Que la compétition laisse place à la coopération entre les territoires, car « l’enjeu prioritaire consiste à identifier les complémentarités productives et territoriales, à s’interroger sur la façon de les entretenir, sur les transformations à l’œuvre et la façon de les accompagner, plutôt que d’opposer les territoires » comme l’indique l’économiste Olivier Bouba Olga.

Multi-ple. Multiple dans ses fonctions, ses usages, ses programmes. Dans une ville des courtes distances, recherchons l’hybridation des lieux d’habitat, travail, commerces et loisirs. Et cela, au contraire de la pensée fonctionnaliste qui a créé ces zones mono fonctionnelles, qu’elles soient d’activités, commerciales ou de résidentielles, et qui in fine, dans un monde sans pétrole les rend caduques, au détriment de ceux et celles qui les habitent.  

A l’image du train, une crise peut en cacher une autre, et la crise du Covid-19 nous permet l’occasion rare de pouvoir mesurer concrètement l’impact sur la ville d’un monde disposant moins de pétrole. Alors, pourquoi ne pas en profiter pour initier dès à présent quelques actions vers plus de “micro” et de “multi”?